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© Serge Gutwirth

A comme Avenir

La Nostalgie de l'Avenir- Mise en scène Myriam Saduis.

La Nostalgie de l’avenir : ainsi Myriam Saduis titre-t-elle son adaptation lumineuse de La Mouette de Tchekhov, en empruntant une expression d’Antoine Vitez extraite du journal de Chaillot lorsqu’il en prit la direction.

Elle choisit la traduction de Vitez et, dans un procédé de libre écriture, insère ou, dirons-nous, laisse filtrer, entre autres, Meyerhold, Philip Roth, Shakespeare, Racine, dans sa « version de chambre » de La Mouette.

Il est des spectacles qui, au-delà de l’œuvre dramatique, racontent le théâtre. Héritage du passé, culture des fondamentaux et plaisir du jeu mêlé d’évidence de la contemporanéité. Ici, Myriam Saduis convoque le cinéma parce que, à l’instar de tant de si grands films (ne citons que Le Jour se lève de Marcel Carné), le récit s’ouvre sur la fin, le suicide de Treplev/Kostia, parce que l’image filmée vient scruter les visages des acteurs, au plus proche, au plus intime, offrant ainsi au spectateur un théâtre gros plan et plan large. De quoi nous combler. Kostia filme jusqu’à percer le mystère de la création - faisant écho au personnage de Ricky Fitts dans le film American Beauty de Sam Mendes -, créant beaucoup d’émotion sur le plateau. Mais nul voyeurisme, seul le beau souci d’éclairer l’âme humaine. La vie est un théâtre. Il n’y a pas loin de Shakespeare à Tchekhov. Et si les références à Hamlet touchent à l’évidence, comment ne pas penser à Roméo et Juliette en regardant Kostia et Nina se perdre : deux enfants détruits, tués par l’égoïsme et l’égocentrisme des adultes. Kostia, Hamlet au cœur de la campagne russe, en prise avec une mère qui ne sait pas aimer, qui ne sait pas donner au-delà de son métier d’actrice, une mère qui souffre et qui pour apaiser sa douleur blesse plus atrocement qu’elle n'est elle-même blessée. La méchanceté n’est-elle pas l’écueil de la maladresse. Et de son sentiment d’humiliation, découle sa fuite. Le fils se voit refuser tous les amours dont sa jeunesse doit se nourrir : l’amour de sa mère et celui d’une jeune femme ; seul l’amour de sa tante, Petra (transposition féminine éclairée du personnage de Sorine, l’oncle dans la pièce originale), le sauve un temps durant sa quête éperdue de créateur qui le laissera pour mort, comme Baal chez Brecht.

La mise en scène de Myriam Saduis met en perspective la dualité des personnages dans une constance tchekhovienne : demeurer ou fuir. La mère ne veut pas regarder vers l’avenir tandis que le fils affirme « nous allons continuer (…) ce qui doit être arrivera » - « la poésie sera en avant » écrivait Rimbaud -. À l’écoute de ce « devoir de continuité », l’on pense évidemment à la fin des Trois Sœurs. Mais le personnage prêt à poursuivre finit par céder. Ce que Tchekhov annonçait comme une comédie bascule vers la tragédie de l’impossibilité d’aimer.

La mise en scène de ce spectacle interroge le processus de création. Les réflexions de Kostia sur l’écriture, « pas de procédés, de formes, mais juste écrire, (…) que cela coule librement » apparaissent comme une mise en abyme du travail de Myriam Saduis. À l'intérieur du dispositif scénique, des panneaux en plastique translucide (comme un « quatrième mur » inversé) évoluent les personnages tels des ombres, des cauchemars, qui font résonner encore la référence shakespearienne, la scène des comédiens dans Hamlet, révélateurs cathartiques de la tragédie qui se joue au royaume d’Elseneur. Le théâtre dans le théâtre. La pièce de théâtre écrite par Kostia et jouée par Nina. Myriam Saduis nous dessine une scène sur la scène, un carré de neige artificielle - une matière difficilement préhensible figurant la complexité de saisir les êtres - qui se délite. Puis, Petra, personnage salvateur, reforme un carré en négatif après que Kostia a vu le baiser de Nina et Trigorine, scène pivot de la narration.

Nina qui se montrait plutôt clairvoyante sur les artistes au début de la pièce, s’oriente finalement du côté de ceux qu’elle croyait inaccessibles ; Trigorine parvient à la manipuler et une mouette est ainsi tuée par le désœuvrement d’un homme qui utilise la jeunesse comme matériau littéraire.

Myriam Saduis maîtrise le rythme de son adaptation. Sa direction d’acteurs communique une énergie omniprésente, celle de l’amour, celle de la douleur, celle de la création, celle de la fuite, servies par le talent d’une troupe de comédiens où tous excellent. En fait, avec cette libre adaptation de Myriam Saduis, on est en plein dans ce que l’on aime à dire de Tchekhov : l’âme russe, du rire aux larmes. Du théâtre avec un grand T.

Spectacle créé en janvier 2012 au Théâtre Océan-Nord à Bruxelles.

 

Le 3 mars 2014 au CWB.