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© Simon Turgo

D comme danse

La danse du fumiste
de Paul Emond, avec Gilles-Vincent Kapps
Mise en scène de Christophe Luthringer.

 

Parler pour rester en vie.

Dans l’intimité du « paradis » du Lucernaire, un monologue à écouter, à découvrir comme un solo de danse. Il y a le mouvement de l’écriture « galopante » de Paul Emond. Il y a le rythme endiablé d’une écriture où le verbe sonne, devient souffle, donne chair à la pensée comme chez Valère Novarina, d’une écriture qui filera du début à la fin, dans le roman éponyme, sans point de ponctuation – non sans évoquer la disparition d’une voyelle chez Perec. Cette Danse du fumiste nous entraîne sur les pas d’un hâbleur, funambule se déplaçant sur le fil tendu entre le rêve et la réalité. Gilles-Vincent Kapps donne corps et énergie au personnage décrit par le narrateur, un « gars qui parlait comme un livre, causait comme on respire ». Les mots s’enchaînent, le discours s’enfle, le nœud du souvenir se délie. Des histoires de villages, de mesquineries, d’embuscades et d’assassinats, de vantardises, des histoires de séduction, de rencontres hâtives, de bagatelles et de rêves lyriques, des histoires de familles, de mère dure, castratrice, de père absent, de parents « de la ville » dont on rêve qu’il délivre de ceux « de la campagne ».  La frontière ténue entre le rêve et le réel, le jeu et le sérieux creuse l’angoisse du réveil et de la lucidité. Il faut parler pour rester en vie. Le silence fait peur, le silence s’ouvre sur la mort. S’il vaut mieux mentir que dire, il y a véritablement acte d’allégeance à l’affabulation. La mise en scène de Christophe Luthringer souligne le mystère des faux-semblants, la peur du vide dans le discours, la course d’une parole reflet de la duplicité, du dédoublement de l’être. « La fiction peut déborder sur la réalité et c’est la catastrophe » écrit Paul Emond. Le verbe permet de déjouer, de fantasmer, de créer cette catastrophe, ou de l’anéantir. Il fallait la voix d’un comédien et l’espace du théâtre pour donner corps à cette parole au souffle épique. Telle fut la juste intuition de Gilles-Vincent Kapps.