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© Isabelle De Beir

L’Éveil du printemps

L’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire, disait François Truffaut.

Frank Wedekind, s’il écrivit son Éveil du printemps en 1890 (créé à Berlin en 1906, au terme de seize années de censure allemande), nous parle, aujourd’hui encore, de la perte de l’enfance, de la jeunesse universelle en prise avec les tourments, les découvertes, les écueils de l’adolescence, l’âge où tout s’exacerbe, tend aux extrêmes, l’âge où la quête du sens de notre présence sur terre guide chacun de nos actes et paroles. Tragédie de la découverte de la sexualité se jouant autour de trois personnages principaux : Moritz Stiefel, son ami Melchior Gabor, et Wendla. Wendla qui se lamente d’une robe trop longue auprès d’une mère solitaire et dévote se réfugiant, effrayée, derrière le récit de la cigogne porteuse d’enfants. Melchior qui « promène ses pensées », en lisant Faust, et rédige un traité sur les « excitations masculines ». Et Moritz qui cherche à s’étourdir dans le travail, hanté par une reine sans tête. Wendla, animée de sentiments de charité et de tendances masochistes, dans la conscience ou l’intuition de sa mortalité, devient l’objet de Melchior qui, à la différence de Moritz, ose franchir le seuil de l’auto-érotisme infantile, de l’onanisme. Freud lorsqu’il commenta la pièce en 1907, nota « chez Melchior et Wendla une aspiration à l’amour objectal sans choix d’objet, puisqu’ils ne sont aucunement amoureux l’un de l’autre ».

Au cœur d’une scénographie sur deux niveaux qui ne cesse de rappeler le passage d’un état à un autre, passage de la prescience à la connaissance, au seuil d’une forêt et d’un parc forain, des éléments deviennent symboles évidents d’une réalité qu’abordent ces jeunes gens avec fougue mais comme en équilibre sur un fil. Personnages au bord du gouffre. Melchior et Moritz sur un lit suspendu par des câbles - balançoire et bibliothèque -, nourris de lectures, là où s’éveillent leurs désirs, vacillent à l’idée de devenir des hommes. C’est dans une auto-tamponneuse que Melchior viole Wendla, un jeu qui tourne mal. Melchior est banni, envoyé en maison de redressement. Wendla meurt lors de son avortement. Moritz s’extraie du monde. D’entre les morts, sa tête sous le bras, il vient tendre la main à son ami Melchior qu’un homme masqué parvient à réorienter vers la vie. Melchior n’oubliera jamais Moritz qui peut se recoucher sur le dos, se réchauffer à la pourriture et sourire. Nul besoin de se poser la question de la pertinence de monter cette pièce aujourd’hui : les « tragédies enfantines », le viol, le suicide, perdurent et rien n’y peut changer. Le théâtre, comme le cinéma, sait ici nous alerter. Avec ce spectacle dont on eut accepté qu’il fut parfois un peu plus incisif, un peu plus cru pour accentuer sa contemporanéité, l’on repart avec en tête l’énergie de jeunes acteurs talentueux et la présence lumineuse de Sherine Seyad incarnant Wendla. Cette comédienne irradie.

Après Truffaut, certes dans un grand écart, l’on pense à Paul Valéry : « Ils ont fondu dans une absence épaisse / L’argile rouge a bu la blanche espèce / Le don de vivre a passé dans les fleurs ! ». 

 

4 septembre > 20 octobre 2012 Théâtre Le Public à Bruxelles. 5 > 7 décembre 2012 au Centre Marius Staquet à Mouscron (Programmation de La Virgule, Centre transfrontalier de création théâtrale).

Avec Delphine Bibet, Béatrix Ferauge, Guy Pion, Sherine Seyad, Alexis Julemont, Vincent Doms, Réhab BenhsaIne, Agathe Détrieux, Claire Beugnies, Agnieska Ladomirska, Nicolas Legrain, Julien de Broeyer. Adaptation Jacques Dedecker et Jasmina Douieb. Mise en scène Jasmina Douieb. Scénographie et costumes Aurélie Borremans. Vidéo Sébastien Fernandez.