h

h

© DR

Homme sans but

Les notes lancinantes, répétitives, variations d’un chœur sur un cri de désespoir, Hang on to each other du groupe canadien de rock expérimental A Silver Mt. Zion (de s’accrocher à l’autre, il sera bien question de cela dans la pièce du norvégien Arne Lygre) pour découvrir six comédiens de part et d’autre du plateau, dans l’obscurité et la brume artificielle de théâtre. Nous sommes invités à une extrémité du monde, au bord d’un fjord, au bord du gouffre. Deux personnages demeurent sur le plateau, Peter et son Frère, ce dernier comme les quatre autres n’étant désigné que par sa relation à Peter. À la tête d’une fortune sans commune mesure, Peter décide de bâtir une ville, propose une utopie architecturale, achète les derniers biens d’un unique propriétaire qui devient aussitôt son assistant. Seul, assis sur la proue de son bateau, Peter semble avoir atteint son but. Une chimère.

Les personnages qui entrent dans la danse avec ou contre la mort sont la Femme, la Fille et la Sœur. Point de réalisme alors même que les dialogues acérés sont livrés avec beaucoup de justesse et de spontanéité (remarquables Fabien Dehasseler et Selma Alaoui) et pourtant ici se jouent des codes familiaux et sociaux que nous connaissons. La solitude ne serait qu’illusion, toujours définissable par son rapport ou son absence de rapport aux autres. Peter se débat dans sa solitude avec une Femme dont la présence l’irrite autant que son éloignement, une Fille, étrangère dont la réalité doit correspondre à l’image qu’il en avait présupposée, un Frère, maillon indispensable d’une machine orchestrée par l’argent, une Sœur, seul personnage s’octroyant une certaine indépendance. La metteur en scène Coline Struyf éclaire subtilement un monde où l’amour et la joie n’apparaissent que commedes dérives de la richesse, un monde où les êtres jouent le jeu de la vie puisque la mort les y oblige, un monde où la perversité du pouvoir dicte ses règles. Comme dans Creep de Radiohead que Coline Struyf nous fait réécouter : « I don’t care if ithurts / I want to have control ». 

La scénographie de Sophie Carlier appuie un climat d’ambiguïté et de vacuité des êtres avec un seul élément déplacé sur le plateau nu, un praticable incliné, un carré de jeu au col, une boule à facettes (l’incontournable indicateur de la fête), des micros à l’avant-scène pour les répliques où les personnages s’expriment sur eux-mêmes à la troisième personne, un panneau avec la photo d’une architecture très contemporaine au crépuscule.

On n’est pas loin des jeux électroniques de simulation de vie. Au désastre que cela peut créer. On n’est pas si loin du film déroutant de Spike Jonze, Her. L’esthétique de Coline Struyfporte haut le sentiment de tragédie moderne que procure le texte d’Arne Lygre. Le spectacle se clôt comme il s’est ouvert, un plateau enfumé, la brume d’un lieu que l’on ne voudrait connaître et qui pourtant résonne tant. Une chimère. En dressant le constat abrupt d’un monde malade, ce spectacle nous invite certainement à croire aux mots d’un autre dramaturge norvégien, Henrik Ibsen : « Le véritable esprit de révolte consiste à exiger le bonheur ici, dans la vie. » (inLes Revenants)

Théâtre Océan Nord du 27 mai au 7 juin 2014.

Mise en scène : Coline Struyf.
Assistanat :  Amel Benaïssa en collaboration avec Alice D’Hauwe.
Jeu : Selma Alaoui, Nicolas Buysse, Fabien Dehasseler, Philippe Grand’Henry, Amandine Laval, Aline Mahaux.
Scénographie : Sophie Carlier. Musique : Fabian Coomans.
Lumière :  Amélie Gehin. Costumes : Claire Farah.
Conseillère artistique : Emilie Masquet. Traduction : TerjeSinding.