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© Silvano Magnone

K comme King

King Lear 2.0
Un texte de Jean-Marie Piemme paru dans le recueil Rien d’officiel  (Aden, 2011).
Mise en scène de Raven Rüell. Interprétation de Berdine Nusselder.

Il est des spectacles qui savent nous parler du théâtre, de son histoire, et de notre monde sous l’angle de toutes ses turpitudes, des spectacles nés de belles rencontres entre un auteur, un metteur en scène et un(e) comédien(ne). Ainsi en est-il de King Lear 2.0.

Jean-Marie Piemme demanda à des élèves de l’INSAS lors d’un travail d’analyse de pièces shakespeariennes d’écrire à partir d’un élément qu’ils choisiraient dans Hamlet. Le professeur se plut lui-même à sa tâche. Piemme voulait écrire pour Berdine Nusselder, apprentie comédienne. Le professeur attendit qu’elle sorte de l’INSAS et l’auteur offrit à la jeune comédienne de choisir entre deux monologues, l’un d’après Macbeth, l’autre d’après Le Roi Lear.

Berdine choisit de s’emparer du texte de la fille du bouffon du roi. Le talentueux metteur en scène, Raven Ruëll, rejoint le duo. Le souffle épique, l’énergie incroyable et la contemporanéité bouleversante de ses précédentes mises en scène (Baal de Bertolt Brecht, Mission de David Van Reybrouck), se retrouvent ici. Piemme nous offre sa lecture du Roi Lear* pour nous faire saisir les ressorts universels et éternels de cette tragédie. Avec humour, acuité et générosité. Idéal cours de dramaturgie sur l’exercice du pouvoir, la jalousie, la filiation, l’injustice, la vilenie.

Le bouffon disparaît chez Shakespeare. Cordélia, la fille cadette de Lear qui ne veut dire son amour pour obtenir une part du royaume, après le bannissement déclaré par son père, revient chercher ce dernier. Piemme imagine une autre fille, celle du bouffon, en quête de son père, une fille « partiale, pas équilibrée, excessive en tout, peu nuancée », une fille aimante qui a quitté, à l’âge de seize ans, un père dont l’humiliation permanente de sa fonction mettait à mal cet amour. Il fallait « filer à l’anglaise » pour ne plus faire face à un père qui n’était pas respecté et qui ne se respectait pas. Il faut crever l’abcès, faire tomber les masques, la quête du père est aussi celle de justice et de vérité. La comédienne ôte le costume noir attitré de l’adolescente rebelle et dévoile une robe blanche de jeune fille, rapidement couverte de sang. Avec Raven Ruëll, l’acception du risque pour parvenir à ses fins, la mise à nu, la recherche du père, relèvent de l’acte tribal. Shakespeare, c’est « trash », dirions-nous. Shakespeare, notre contemporain, comme l’a dit Jan Kott.

Piemme ambitionne avec Shakespeare d’« insérer des éléments de ses histoires à lui dans la réalité d’aujourd’hui pour faire vivre la réalité d’aujourd’hui aussi dans une dimension historique ». Il nous parle d’un temps sans rectitude, des conflits politiques, d’une époque où oppresseurs et libérateurs se confondent, de l’« éternelle bonne conscience des bourreaux », du coût des guerres. La chute de Lear vient de ce qu’il n’a su honorer la fin de son règne. Un beau compliment pour une part belle du royaume : un devoir oublié, un déshonneur infligé à soi-même, Lear n’a su, n’a voulu, écouter son bouffon qui lui rappelait de ne pas oublier sa cervelle au moment de s’habiller. Piemme nous alerte sur l’éternelle injustice du souvenir des tyrans à la défaveur des victimes. La surmédiatisation des conflits mondiaux aura mis en lumière les puissants qui anéantissent les petits. Ces derniers sont oubliés. Le film Margin Call, en 2011, montrait très bien la surpuissance d’un maître de Wall Street qui, au cœur de la faillite, de la chute d’un empire, conservait sa place. Les petits, les artisans de la réussite, sont négligés, niés. Narration des faits et causes, mais conséquences vite oubliées pour une nouvelle tragédie. La fille du bouffon ne veut pas prononcer le nom de Lear. Nommer, c’est déjà glorifier. Le monde est ainsi fait. Piemme ne veut pas le changer, il veut y résister. La quête dans King Lear 2.0 est un combat, lutte qui se nourrit du jeu d’une comédienne dont le français n’est pas la langue maternelle, en achoppant sur certains mots, Berdine Nusselder donne corps à cette lutte. Piemme écrit que « l’acteur est une force matérielle, c’est le corps qui porte des mots, c’est l’énergie qui fait voyager ces mots de la scène à la salle. Avec Raven Ruëll, l’on se doutait que ce voyage se ferait en beauté. Pas de quatrième mur. Une brutalité et une vérité cathartiques à saluer : c’est troublant, réaliste et porteur d’espoir.

*S’il nous faut nous replonger dans Lear, pourquoi ne pas le faire avec la traduction lumineuse et sans concession de Jacques Drillon (Actes Sud, 1998).

Création en néerlandais au Theater Antigone à Courtrai (du 27 septembre au 12 octobre 2012).
Création en français au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles (du 15 au 26 janvier 2013).