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© A. Piemme / AML

La Peur

Grâce à un procédé cher au cinéma, Armel Roussel commence son spectacle par la fin. Dernier chapitre de la vie. Ralentissons la course inévitable vers la mort. Prenons le temps d’exister. Le temps de nous battre. Armel Roussel, avec sa fidèle troupe de comédiens brillants, met en scène un combat. Ses acteurs entrent sur le ring du plateau en peignoirs de boxeurs. Pour tordre le cou aux écueils de notre société, ils invitent les spectateurs à considérer des hommes et des femmes en quête de sens, en quête de l’autre et surtout de soi. Cloîtrés dans un centre de rééducation comportementale, les personnages de La Peur vivent leur crise existentielle au rythme d’un entraînement militaire. Ils pratiquent des exercices déclinés sur un thème majeur : la tristesse est une volonté, la joie une fatalité. Le plateau devient le champ de bataille contre les peurs organisées, orchestrées, contre la machination que l’homme exerce au mépris de soi et de ses contemporains. Du vieil adage homo homini lupus est (l’homme est un loup pour l’homme), la troupe d’Armel Roussel fait un postulat moteur d’un manifeste pour l’introspection. Les caméras d’observation, subjectives, accentuent l’idée d’un spectateur convoqué pour témoigner d’une expérience. Observons des observateurs. Une porte s’ouvre sur le laboratoire de théâtre.


La mise en scène captive, enthousiasme, donne à voir des images fortes. Armel Roussel nous rappelle que le cinéma fut sa première vocation. Il alterne plans larges et gros plans. Des scènes de groupes où il est bonheur de sentir, dans l’écriture dite de plateau, l’investissement puissant des comédiens, le plaisir du jeu et de la prise de parole, alternent avec des solos où l’intime très souvent se dévoile avec force, en prise directe avec le public. Les acteurs s’emparent de micros et deviennent poètes des temps modernes. Les voix doivent résonner, investir le théâtre comme la musique qui vient souligner le propos. Que ce soit Pergolese ou Wu Lyf (rock anglais), la musique est la bande originale du film que les personnages visent à faire d’eux-mêmes. Roussel, ici comme dans Ivanov Re/Mix, convoque ses référents et construit à partir d’eux sa dramaturgie.


Rilke, Rimbaud, Godard, Deleuze, entre autres, nous accompagnent dans l’obscurité de la salle de spectacle. Mieux vaut être « en groupe dans le noir plutôt que seul ».


L’histoire se clôt par le début. Le rapport scène/salle s’inverse. La Peur devient une balle que l’on jette dans l’autre camp. Le quatrième mur se baisse. Les acteurs, nus, derrière une paroi vitrée, regardent les spectateurs. La superbe boîte scénique se referme. La boule à facettes s’allume au-dessus du public. Le combat continue.

 

Création d’Armel Roussel/[e]utopia3 en coproduction avec le Théâtre National/Bruxelles. Avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles – Service du Théâtre.
Écriture et mise en scène : Armel Roussel.
Écriture et jeu : Selma Alaoui, Lucie Debay, Vanja Godée, Denis Laujol, Adrien Letartre, Nicolas Luçon, Vincent Minne, Sophie Sénécaut, Uiko Watanabe.