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© Fabienne Cresens

Melancholia version Selma

Comédienne inspirée et d’une présence scénique rare (Ivanov Re/Mix d’Armel Roussel), Selma Alaoui a reçu le prix de la meilleure mise en scène en 2011 pour I would prefer not to (Prix de la Critique en Belgique). Saluons cette évidence. Intelligence, finesse, humour, énergie, tout est sur le plateau des Tanneurs à Bruxelles.

Croisant les textes de Melville – Bartleby – et de Witkiewicz – La Mère -, Selma Alaoui nous parle de la mélancolie, sentiment de désœuvrement face au monde, et de l’éternelle réflexion sur la force et la nécessité de la création. Bartleby, avoué de Wall Street, devient ici Byron – un jeune Lord… – (excellent Vincent Minne) dont la seule réponse aux demandes de sa hiérarchie réside en ces termes : « je préfèrerais ne pas » – I would prefer not to. La mère, veuve, (Anne-Marie Loop, prix de la meilleure comédienne aux Prix de la Critique en Belgique 2011), alterne lamentations sur l’oisiveté, la fainéantise de son fils et prises de vodka. Mère castratrice qui s’aime en son fils qu’elle qualifie de « grand zéro adulte », dont les rires cyniques parachèvent le désespoir du fils qui s’essaie aux émois amoureux avec sa belle cousine Dahlia. Selma Alaoui nous alerte sur la perversion sociale et sur la nécessité du regard de l’artiste pour que le monde réagisse à sa propre décadence.

Au XIXème comme au XXIème siècle, l’on cherche dans l’excès à contrer la tragédie humaine, un peu plus de sexe, un peu plus de drogue, un peu plus d’alcool pour toucher à l’euphorie refusée par une existence où le mal-être sculpte une multitude de laides grimaces. Au terme de l’excès, la solitude redouble de violence. Selma Alaoui observe ses contemporains et dresse un portrait finement décalé d’une génération en proie à ses démons de quête du bonheur dont les coachs des temps modernes se régalent pour finir d’abrutir des âmes tourmentées en leur assénant des discours rapportés sur l’excellence du productivisme triomphant du burn-out.

On a célébré le centenaire de Vilar avec ces mots : « un poète et tout sera sauvé ». Ici, «  l’histoire vraie de deux amants et de leur perte » convoque le poète pour « donner un sens à la vie, à la nuit, à toute cette merde ». Après l’éternité rimbaldienne, comme chez Godard, il y a la mort. Clins d’œil à la Nouvelle Vague, Byron et Dahlia se blessent pour sentir la vie couler dans leurs veines, ils malmènent leur amour jusqu’à la tombe. Sous la nappe blanche de la table de banquet de l’intérieur bourgeois d’un château branlant, l’on découvre deux cages de verre, deux cercueils, deux miroirs pour nous parler de la course, la nôtre, contre la mort. La folie tord les corps et les ensevelit. La vodka et la violence des sentiments ont raison de la mère, la peur du ciel et de la terre brisent Dahlia (sensible et émouvante Anne-Pascale Clairembourg) qui sombre dans la tombe avec son enfant dans le ventre.

À ne pas savoir aimer, ni soi ni autrui, l’on échoue à la lisière d’une forêt où résonnent encore quelques rires d’enfants. Il faut retrouver l’enfance, ou ne jamais la perdre. Quelques années avant Melville, Goethe écrivait dans les Souffrances du jeune Werther : « que les hommes faits soient de grands enfants qui, d’un pas mal assuré, errent sur ce globe, sans savoir non plus d’où ils viennent et où ils vont (…), il n’est point de vérité plus palpable ». I would prefer not to est de ces spectacles vivifiants et troublants, l’on en sort pas vraiment rassurés sur la condition humaine mais un peu plus confiants en l’amour et la poésie. Grâce à cet excellent spectacle, l’on reprend sa route avec l’envie d’aller relire Baudelaire, de revoir À bout de souffle et l’on se réjouit de la prochaine mise en scène éclairée de Selma Alaoui. À suivre.

 

I would prefer not to a été  créé en 2011 et rejoué au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles du 13 au 17 novembre 2012, ainsi qu'au Théâtre de La Place à Liège du 20 au 24 novembre 2012.