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© Lou Engel

T comme tragédie moderne

La pièce Ogresse est une tragédie moderne écrite et mise en scène par Philippe Blasband, avec Marie Avril.

Une jeune femme, en robe blanche, pieds nus, s’avance au centre de la scène. Ce visage angélique semblant sortir d’un tableau de la Renaissance italienne nous évoque l’enfance, le sourire de l’enfance. Le geste de la main est empreint d’une grande tendresse. La femme caresse son enfant. D’une voix très douce, elle commence à nous parler de notre mort, de la catastrophe que causera la perte d’un objet. La mort, le sang qui jaillit, nous voici face à l’Ogresse. Les bonnes histoires pour enfants sont toujours terrifiantes. Baba Yaga, la sorcière mangeuse d’enfants, personnage mythique slave, fascine nos petites filles. Le fantasme de l’atrocité.

Cette atrocité prend corps depuis la nuit des temps. Au théâtre, Euripide, Corneille - entre autres - nous ont livré Médée, Shakespeare Lady Macbeth, Philippe Blasband nous parle de ces femmes qui peuplent les cours d’assises, dont on essaie parfois de légitimer les actes barbares, mais qui, ici, ne sont pas victimes. Le crime, là, est  vocation.

On sait que l’on bascule loin du réalisme. Place aux mots, à la narration. Ici s’écrit le long poème de l’horreur. La clémence du début ne se brise à aucun moment durant le monologue. De là, naissent l’humour, le décalage. L’on parle de l’infanticide comme d’un secteur d’activités. Histoire de mœurs. Suffit d’une impulsion. Une intuition d’artiste. Philippe Blasband ne cherche pas à expliquer, à disséquer, à excuser l’âme humaine, il l’explore. Il offre à Marie Avril un très beau rôle d’anti-héroïne. Le rythme lent du spectacle où se tient la même note de quiétude traduit la normalité de l’ogresse, la banalité de celle dont on ne présume pas qu’elle sortira un couteau  pour couper court à un discours. La conclusion du texte tombe comme un couperet : « devenir une héroïne ». Philippe Blasband s’interroge sur son époque tout comme le cinéaste Joachim Lafosse vient de le faire avec son film À perdre la raison. Mais, comme le disait Laurent Terzieff : « si le cinéma photographie la vie, le théâtre la transcende ». Acceptons d’être ailleurs pour nous laisser bercer par les mots de cette ogresse. Ne nous leurrons pas, le temps de s’interroger, de réfléchir nous rattrape au sortir de la salle de théâtre. Donnons-nous le loisir d’assister à un cauchemar. La robe blanche s’est couverte de sang. L’on pense à Artaud : « Si le théâtre essentiel est comme la peste, ce n’est pas parce qu’il est contagieux, mais parce que comme la peste il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers l’extérieur d’un fond de cruauté latente par lequel se localisent sur un individu ou sur un peuple toute les possibilités perverses de l’esprit. »

A la Manufacture des Abbesses du 10 octobre au 1er décembre 2012.