Du 05 au 11 juillet 2022

Lucie est actrice, et mère d’une petite fille. Elle est un peu perdue dans sa vie, ou plutôt entre ses vies : celle de mère, celle d’actrice, celles aussi des personnages que son métier lui commande de devenir : « Moi demain je vais partir avec mon épée ». Le soir elle s’endort et la voici cavalière en armure, chevauchant sur le causse. À la première sieste, elle perd son cheval. Réduite à errer dans des paysages trop grands, elle rencontre deux compagnes d’infortune qui, elles aussi, ont égaré leur monture. Privées d’aventure, les actrices oublient leurs personnages et parlent de la vie. Une sieste plus tard et les voilà toutes trois endormies sur le plateau d’un théâtre à l’arrêt. Les filles du roi Lear s’ennuient et flirtent dans les coulisses d’une production en panne. Ainsi progresse le récit : de sommeil en sommeil, de personne en personnage, entre des mondes qui, leur cours ordinaire suspendu, livrent leurs habitants au désœuvrement. Dans la lumière naturelle ou sous les projecteurs multicolores, Claude Schmitz profite de cette relâche des intrigues pour bricoler des scènes qui font le grand écart entre trivialité et merveilleux, sautent sans effort du badinage le plus quotidien à l’enchantement d’un spectacle toujours possible. « Tu veux que j’te dise ? Le théâtre, c’est de la merde, faut juste être là. », répète le metteur en scène. C’est son problème à Lucie : elle a du mal à être là. Parce que sa fille lui manque quand elle fait l’actrice, parce que son cheval lui manque quand elle doit faire la cavalière. Claude Schmitz, lui, depuis Braquer Poitiers (FID 2018), ne filme presque que ça : des manières d’être-là, la beauté et la grâce de ses comédiens, de leur présence dans les vacances du récit. C’est l’avantage du désœuvrement : ça laisse le temps de vivre sa vie, de redevenir soi dans les habits de l’autre. Comment être là, entre soi et l’autre ? Sous son allure de joyeuse comédie, c’est la vieille, vertigineuse question de l’acteur, de sa vie singulière, que rejoue sans gravité ce grand film de funambule moraliste.
(Cyril Neyrat) Claude Schmitz

« J’ai vu une biche », dit une voix masculine à l’orée du film. Le ton de la voix et le crissement des pas dans la neige situent le corps dans un paysage hivernal, sa marche tendue vers l’animal. Le spectateur, lui, ne voit rien que le paysage, courbes sombres des montagnes découpées sur le ciel. Le grain de la pellicule 8mm noir et blanc s’allie à la brume hivernale pour estomper le visible en nuances de gris. Cette captivante ouverture formule la question hautement poétique qui sous-tend le film de Pierre Voland. Faut-il désirer voir l’objet de son désir ? Avec quels yeux ? Touche-t-on jamais au but de sa quête ? Image et son, eux, paraissent ne pas vouloir se toucher, ni les trois quêtes que tresse le cinéaste dans cet écart. Première quête : le pistage des animaux sauvages, l’hiver, dans la forêt enneigée. Seconde quête : celle du chevalier après sa Reine, au fil d’une splendide récitation en ancien français d’un épisode du Chevalier de la Charrette, le chef d’œuvre de Chrétien de Troyes. La troisième quête, plus charnelle, a lieu dans l’espace virtuel d’une application de drague homosexuelle, inventée pour l’occasion par le cinéaste. Les échanges de messages sur l’écran noir du téléphone alternent avec la transcription en français moderne des vers de Chrétien de Troyes, imprimée sur les splendides vues noir et blanc du Jura. Dans cet écart vertigineux entre les siècles, entre l’origine de la littérature française et la messagerie numérique, les mots commencent à passer, s’échanger. Ceux de l’amour courtois, de la quête mystique finissent par avoir raison du désir charnel, les paysages d’aujourd’hui devenir ceux de l’aventure médiévale. Aucune géolocalisation ne conduit à l’objet du désir. Telle est la leçon du poème : il faut s’égarer, perdre le signal, la vue et, comme Lancelot, jusqu’au souvenir de son nom. Alors, chevalier amoureux, on peut marcher pieds nus sur le fil de l’épée. Alors qui sait, au bout du chemin, verra-t-on des chevreuils s’ébrouer dans la neige. (Cyril Neyrat)

Comme chaque année, le Fid - Festival International de Cinéma de Marseille - revient en juillet et s’impose de plus en plus comme un gisement de nouvelles cinématographies, productions documentaires aussi bien que fictions.

Partenaire de la manifestation depuis quelques années, le Centre soutiendra lors de cette édition du festival la présence de deux réalisateurs FWB dans deux différentes compétitions : Claude Schmitz avec « Lucie perd son cheval » dans la compétition GNCR et Pierre Voland avec « Signal GPS Perdu » dans la compétition française.

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