04.03.22

Entretien avec Stephan Goldrajch par Patrice Joly

Entretien avec Stephan Goldrajch par Patrice Joly – fondateur et rédacteur en chef de la revue 02

Le moins que l’on puisse dire c’est que le médium qu’emploie Stephan Goldrajch n’est pas commun… D’ailleurs faut-il parler de médium, de technique, d’outil ? S’il n’est pas question de revenir sur un vieux débat qui oppose les derniers défenseurs d’une pureté du médium à ceux qui s’en fichent comme de leur premier poncho, l’utilisation que fait l’artiste franco-israélien Stephan Goldrajch du crochet ne laisse pas de nous interroger sur les tenants et les aboutissants de la pratique artistique. Ce que recherche avant tout l’artiste c’est la rencontre avec des gens aussi éloignés socialement qu’il est envisageable et de faire œuvre commune de ces disparités. Qualifier le crochet de médium, ce serait faire injure aux descendants de Greenberg qui n’ont guère toléré que la peinture et la sculpture comme dignes d’être désignés de la sorte : pour beaucoup c’est avant tout un passe temps, bien avant de produire des formes destinées à finir exposées sur les cimaises des galeries, c’est même la destination la plus inattendue pour ce succédané de tricot. Le crochet est d’une simplicité crasse d’utilisation, tout le monde peut « crocheter » au bout de quelques minutes avec un bon tuto. Et cela peut vite devenir viral. Stephan Goldrajch en a fait un outil de convergence sociale, bien avant de le considérer comme l’équivalent d’un pinceau de peintre ou d’un burin de sculpteur. Ses dernières réalisations d’envergure, comme l’Arbre à palabres qu’il a réalisé à Bruxelles pour la Centrale lui ont permis de rassembler des communautés de tous horizons, dans le but de produire une sculpture indissociable de la multiplicité de ses participants. La question de son esthétique est largement reléguée à l’arrière plan de la concrétion sociale qu’elle a permis de réaliser. Pour sa première apparition dans la galerie Xippas à Paris, l’artiste s’est attaqué à une œuvre iconique qui sans aucun doute fut le fruit d’une collaboration entre de très nombreux « artistes », la fameuse Tapisserie de Bayeux : mais plus que la légende de Guillaume le Conquérant, ce sont les multiples histoires adventices qui bordent le récit principal qui l’ont inspiré, parce qu’une fois de plus ce sont les récits de la multitude qui lui importent.

PJ : Pour votre prochaine exposition à la galerie Xippas, vous avez repris la forme de la célèbre tapisserie de Bayeux qui relate les aventures de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant : n’est-ce pas surprenant de la part d’un artiste qui se veut plutôt pacifiste et cherchant à faire se rencontrer des communautés a priori éloignées de vouloir se réapproprier une œuvre à la symbolique guerrière aussi prononcée que celle de la tapisserie normande ?

SG : Mon travail autour de la tapisserie de Bayeux est surtout inspiré par les brodeur/euses qui ont parsemé cette tenture d’humour et de petites scènes drôles et parfois croustillantes. Il faut aussi placer sa réalisation dans son contexte où les tapisseries étaient utilisées pour transmettre des histoires et des légendes de façon visuelle, un peu comme une BD, et ces traditions populaires me passionnent aussi.

PJ : Il est clair que la broderie, ou encore le tricot occupe une place importante dans votre travail : avez-vous procédé de la même manière que pour cette œuvre majeure, l’Arbre à palabres, que vous aviez produit pour la Centrale à Bruxelles où vous aviez fait appel à des bénévoles, des communautés diverses, réuni des concours spontanés ? Comment avez-vous procédé pour la réalisation de cette œuvre monumentale cette fois-ci ?

SG : Pour l’Arbre à palabres réalisé à Bruxelles avec plus de deux cents personnes et celui d’Athènes —avec plus de trois cents cinquante personnes— qui est exposé en ce moment au Musée d’art contemporain
(EMST), les rencontres étaient plus difficiles à cause du covid, nous étions tous isolés, c’est à ce moment que j’ai proposé de faire une œuvre qui rassemble de nombreuses personnes même si nous ne pouvions pas nous rencontrer physiquement. J’ai envoyé aux intéressés des tutoriels de crochet, proposé des techniques plus simples pour les enfants. La sauce a fini par prendre et cela m’a fait énormément de bien de sentir monter cette force commune : des individus, des écoles, des hôpitaux psychiatriques, des maisons de retraite, etc. ont participé, les arbres sont devenus beaucoup plus grands que ce que j’aurais imaginer. Cette œuvre fonctionne par l’ensemble des forces qu’elle draine, elle représente à mes yeux un symbole fort pour l’époque dans laquelle nous vivons. Chaque arbre a été réalisé avec le concours de la population locale. Le lieu où il est exposé se situe au cœur du territoire où vit cette population.

PJ : Par ailleurs d’où vous vient cette affection pour le crochet, plutôt rare dans le monde de l’art contemporain ?

SG : Le crochet est une technique que j’apprécie beaucoup pour sa lenteur et l’effet méditatif qu’il me procure, c’est aussi un bon moyen pour rencontrer les gens, comme j’ai toujours avec moi mon crochet et de la laine dans mon sac à dos. C’est mon atelier nomade.
Il y a quelques années j’ai décidé de ne plus avoir d’atelier fixe pour être plus proche des questionnements fondamentaux et pour ne plus m’isoler. Je m’installe dans des lieux très différents, comme des maisons de retraite, des théâtres, des places publiques, des écoles.
Ces rencontres sont essentielles à ma création, elles me nourrissent.

PJ : La présence des autres semble donc être essentielle dans votre processus de création. Est-ce là un partis pris social, voire politique, une démystification de l’unicité de l’auteur, ou bien tout simplement une envie, un désir simple de partager des moments avec d’autres gens, qui ne fassent pas partie du milieu du monde de l’art et ne sont pas habitués à ses rituels ?

SG : Concernant les rencontres, c’est quelque chose qui me plaît beaucoup car c’est une vraie richesse d’avoir autant de cultures et de traditions qui nous entourent, pouvoir avoir des échanges, voyager : goûter de nouveaux plats et écouter des histoires m’apportent un bien être très profond. Est-ce que c’est politique ? C’est tout simplement un mode de vie qui crée par la suite un univers d’images qui m’inspire. Mais je suis conscient que l’art recèle des enjeux énormes et quoi que l’on fasse, quoi que l’on produise, on se retrouve confronté à des interrogations qui nous questionnent profondément. En ce qui me concerne, la question du lien entre les personnes est fondamentale, j’aime imaginer mon travail comme un pont qui me permette de rencontrer l’autre. En 2013, le Wiels à Bruxelles m’a invité à réaliser un projet, « La légende du canal », avec des habitants des deux cotés du canal qui sépare Molenbeek de Dansaert. Un petit ouvrage à édition limitée (cent exemplaires) a été publié par le Wiels et distribué dans la librairie du centre. Le livre raconte la légende inventée par les habitants. En gros ça parle d’une fille d’un milieu aisé qui tombe amoureuse du fils d’un marchand. Le père de la fille fait construire le canal de Bruxelles pour séparer les deux amoureux. Des années plus tard, les habitants construisent des ponts pour créer du lien entre les habitants. Ce qui est beau dans ce projet, c’est que le canal sépare deux quartiers de Bruxelles aux populations très différentes. Par la suite, des drapeaux réalisés avec les vêtements donnés par les habitants ont été suspendus face à face sur plus d’une centaine de maisons des deux côtés du canal.
D’une manière générale, ce qui me plaît le plus, ce sont les projets à long terme, comme par exemple « L’éléphant de Bomel » dans lequel j’ai été invité par le centre d’art contemporain des abattoirs de Bomel (Namur) à appréhender le quartier dans lequel il est situé pour mieux créer des ponts avec les habitants. Tout débute par un repérage, un peu comme le font les anthropologues, pendant lequel j’ai passé plusieurs journées et plusieurs nuits dans ce quartier difficile, pour comprendre son fonctionnement. Par la suite, j’ai endossé le costume d’un éléphant (crocheté) se cherchant une famille, pour faciliter les rencontres. J’ai aussi compris, à l’issue de ces rencontres qu’il manquait à ce quartier une place publique, un lieu de croisement, de convivialité. L’éléphant a libéré les paroles et lorsque la place fut finalement construite, des bancs en forme d’éléphant sont apparus ainsi que des fresques d’éléphants dessinées pas les enfants, c’est devenu le quartier des éléphants. Une accordéoniste y joue pour les passants qui attendent le train en s’inspirant des musiques de films classiques avec des éléphants. Pour finir, le centre a organisé une grande fête de l’éléphant. C’était une expérience inoubliable !

PJ : Comment est né le projet d’édition des livres en forme de cahiers que vous avez produit récemment ?

SG : J’ai voulu faire une belle édition qui reste abordable, ces livres ont la forme d’un petit cahier. Le premier parle de la notion de bouc émissaire sur laquelle j’ai entrepris une recherche durant cinq ans, avec Myriam Rispens, qui en tant que photographe, m’accompagne depuis des années sur toutes ces recherches, sa collaboration est extrêmement précieuse. Au final, nous avons réalisé une exposition qui présentait le costume ainsi que les photos qui accompagnaient le personnage dans ses déplacements. Cela a donné lieu a des déclinaisons par de nombreuses écoles dans des cours aussi diversifiés que ceux sur l’Islam, le Judaïsme, la morale, les classes maternelles… Le livre est une édition destinée au milieu artistique mais aussi pour les écoles de Bruxelles où il a été distribué pour aider les professeurs à parler de ce sujet très sensible, de manière plus créative qu’à l’habitude. Un poster du personnage a aussi été offert pour qu’il soit affiché dans les classes : donner un visage a un phénomène plutôt abstrait permet d’aborder la question plus facilement.

PJ : Comment vous reliez ces éditions à votre travail « habituel », est-ce une diversion, le crochet a-t-il fini par vous ennuyer à cause de son côté répétitif ?

SG : Lorsque je fais du crochet, le temps s’arrête. On me demande souvent combien de temps j’ai pris pour réaliser mes œuvres, et je suis incapable d’y répondre, c’est justement ce que j’apprécie. C’est pour cette raison que le crochet ne m’ennuie jamais, je pense que c’est un vrai luxe de pouvoir se déconnecter, pouvoir être ailleurs et lorsque l’œuvre est réalisée se sentir ressourcé. Concernant les livres, j’y vois une grande part de performance, que je ne vis qu’avec « ma » photographe lors de voyages ou déplacements car nous allons à la rencontre non programmée d’humains et de situations ; je parle de performance car on part souvent accompagné d’un costume que j’ai spécialement réalisé pour la destination afin de mieux rencontrer ce nouveau monde. Les livres relatent ces voyages, ces réflexions, ces mises en question qui sont illustrées par des photos, des aquarelles et des textes pour mieux partager avec le lecteur.

PJ : Dans Huit récits fondateurs, un autre de ces petits cahiers que vous avez fait paraître aux éditions CFC à Bruxelles, vous vous emparez des mythes fondateurs des religions chrétiennes et juives, de l’Islam : vous les mettez en scène de multiples manières, donnant notamment lieu à des collaborations pour réaliser des performances diverses, créant des séries d’aquarelles, etc. Quel est le sens d’une telle réappropriation : une volonté de dédramatiser ces récits ou au contraire de montrer que ce qu’ils drainent de drames et d’affrontements sont encore bien vivants, bien présents dans notre quotidien ?

SG : Concernant les Huit récits fondateurs, c’est un projet qui a duré trois ans, il a été réalisé dans le musée Juif de Bruxelles qui a été fermé suite aux attentats. J’avais envie d’analyser ces textes fondateurs (qui sont à la base des trois religions monothéistes) d’une manière purement philosophique. En lisant ces textes avec du recul, je les trouve extraordinaires : maintenant qu’ils ont été adaptés à notre époque, ils « fonctionnent » complètement. Ils nous parlent d’amour, de trahison, de deuil, de la vie ; ces questionnements sont éternels et c’est tout à fait ce que je voulais développer avec mes invités, des artistes de la scène. Avec eux, on choisissait une histoire adaptée à leurs envies, et le temps de « crocheter » le costume d’un animal qui accompagnait l’histoire, cela nous permettait d’avoir une réflexion pertinente grâce au long moment de réalisation. Chaque scène a été réalisée au musée à l’intérieur duquel je pouvais dessiner directement sur les murs des fresques monumentales. À la fin du livre, on peut voir une série de photographies de personnages en costume d’animaux (réalisés au crochet bien sur !) qui ont été faites en extérieur : ces personnages se perdent pour mieux créer leur propre chemin, ils ont suffisamment la conscience de leur origine pour qu’il leur arrive de nouvelles aventures et de nouvelles histoires.

PJ : J’ai remarqué aussi que tous ces « animaux » que vous avez créé spécialement pour les performances qui accompagnent ces récits étaient masqués. Le masque est par ailleurs un objet qui revient régulièrement dans votre travail — que vous réalisez évidemment au crochet… À quoi correspond cet attrait particulier pour le masque dans votre travail ? Est-ce pour le relier à la tragédie, à la commedia del arte, au spectacle vivant ? Y’a-t-il là un lien avec la dissimulation des sentiments ou au contraire cela renvoie-t-il à la joie toute simple des déguisements d’enfants ?

SG : Les masques exercent une réelle attirance sur moi depuis toujours, pour dire la vérité je ne sais pas vraiment pourquoi. Mais ce qui me plaît, c’est qu’ils sont présents dans toutes les cultures, et chaque masque renvoie à un rôle et une histoire totalement différents. Peut-être que ce qui m’attire en eux c’est que dans beaucoup de traditions, le masque est sacré et qu’on lui reconnaît le rôle de passeur d’avec un monde impalpable. J’ai été invité dans plusieurs pays pour observer de plus près leurs masques et mieux les comprendre, en retour j’en ai réalisé au crochet pour pouvoir diffuser leurs histoires, ce qui a toujours été très apprécié par les pays qui m’ont invité à réaliser une résidence.

Entre le Sichuan en Chine qui a découvert il n’y a pas très longtemps les masques Sanxingdui qui montrent un savoir faire exceptionnel de la fonte de bronze et dans le berceau de la création des masques Gélède en bois du Bénin, où j’ai eu la chance d’être invité, j’ai pu réaliser que ces découvertes étaient un réel voyage dans le temps et les cultures. Découvrir des histoires à travers les « orbites » du masque, c’est somptueux. Les masques ont une puissance magique et en les réalisant au crochet, je ne fais que remercier les personnes que j’ai rencontrées et avec qui j’ai pu partager des moments rares. Ils sont comme des carnets de voyage, les collectionneurs qui en ont chez eux aiment connaître leur histoire pour pourvoir les partager à leur tour, c’est ce qui me plaît, je me sens transmetteur en quelque sorte.