16.09.21

Interview de Monica Gomez

Interview de Monica Gomez qui quitte la direction du théâtre de la Balsamine en 2021

2011 marque votre arrivée à la direction de la Balsamine avec quelles ambitions veniez- vous - en l’espace de ces années de direction, considérez-vous les avoir réalisées ?

À notre arrivée, nous n’étions ni ambitieux, ni en quête de pouvoir, ni totalement convaincus d’être les plus compétents. Par contre, nous avions une ligne directrice claire : remettre l’artiste au centre de sa maison, lui donner les clés, adapter l’espace à son confort créatif. Dès qu’une nouvelle direction se présente, on attend un chamboulement, des transformations édifiantes, des ruptures éclatantes. L’évolution passe nécessairement par la révolution. Ce n’était pas notre cas. Nous ne voulions pas précipiter, mais plutôt cristalliser, redonner de la cohérence à ce lieu emblématique de la capitale. Une forme de décroissance salutaire.
D’ailleurs, le titre de notre dossier de candidature, contenant notre projet artistique initial, s’inspirait d’un concept emprunté à Deleuze : l’involution. Pour le philosophe : involuer, c’est adopter une marche de plus en plus simple, économe sobre. Pour nous : cela impliquait d’évoluer autrement, de nous tourner vers le processus de création, en toute sobriété.
Dans l’édito de notre première saison, nous introduisions le projet avec les paroles suivantes :
« La Balsamine a été investie et réinventée, en permanence, dans sa brutalité.
Sombre caserne qui abrita en son temps le corps de cavalerie et servit aux Allemands durant l’occupation, elle connut entre la première et la Seconde Guerre mondiale deux autres transformations passant de la fonction d’écurie à celle d’auditoire de cours. Puis, un jour, une femme entra dans cette friche improbable et, récupérant des toits leurs saignements d’eau, scella ad vitam aeternam un lien physique qui deviendra méta.Notre direction artistique s’inscrit pleinement dans cette historicité particulière, dans cet art de la transformation, principe même de la vie.
Ce passage qui est le nôtre sera bien éphémère, voilà pourquoi notre démarche s’attache plus à devenir qu’à devoir être. En ce sens, nous sommes le résultat de ce long cheminement et c’est dans cet espace que nous désirons vous accueillir, dans ce cadre sans tyrannie. Un lieu libre, ouvert à l’écoute du temps qui passe et qui offre ses flancs à toute métamorphose, à toute maturation naturelle. Un champ dédié aux arts dans leur déploiement le plus total.
Pour ce faire, dans le premier « plan quinquennal » de direction artistique qui nous est offert, nous permettrons aux artistes d’être pleinement présents durant leur période de création, donnant au mot processus toute sa densité. Et dans une même idée, permettre au spectateur (s’il le désire) d’accompagner l’oeuvre dans son élaboration. La démarche repose sur le projet de mettre en commun la création, suivre les questionnements, les doutes, participer à la vie même de cette expérience vivante. S’intéresser à une démarche renforce tout le questionnement des personnes regardantes, toute la quête des regards en attente de vivant. Et, sans vouloir enfoncer le clou de cette idéologie pleine de communion sacrée, nous aimerions croire en un mouvement de foule qui se refuse à la consommation. »
Aujourd’hui, dix années plus tard, je suis toujours en totale adéquation avec chacun de ces mots.

Qu’est-ce qui a constitué véritablement l’ADN, de votre direction ?

En vrac, quelques brins d’ADN qui furent les fondamentaux de cette décennie : le profond accompagnement des artistes, le souci de chaque relation, l’exigence des publics, l’écoute attentive envers l’équipe permanente, la confiance accordée aux artistes, la réinvention quotidienne, la fidélité, le respect, la résistance, la prise de risque.

Qu’est-ce qui représentent selon vous les lignes de démarcation de ce que communément on nomme « la scène belge » ?

Une scène décomplexée, vivace, sur laquelle le répertoire ne pèse plus. Un plateau vivant témoignant, de plus en plus, au travers de l’émergence, d’une très belle et nécessaire diversité. Une île pirate où les codes narratifs sont bousculés, en prise directe avec notre temps. Les créateurs.trices belges sont subversifs voire activistes, armés d’une intelligence qui ne se prend jamais très au sérieux. La scène belge est une zone libre, occupée par une tendre folie.

À l’ère du 4.0, et après une période « covidienne » qui a donné à mesurer les enjeux de la dématérialisation, en quoi le théâtre demeure selon vous une pratique contemporaine ?

La pandémie n’est pas la révolution du théâtre, ce n’est qu’un microévènement parmi d’autres dans sa longue historicité. À l’ère antique ou à l’ère numérique, le théâtre reste cette rencontre du vivant, ce bouleversement des regards, cette agitation de la pensée. La covid nous fait prendre des distances, le théâtre, de la hauteur, il nous prépare réellement au monde de demain. En ce sens, les artistes, artisans des arts vivants, interrogent les modèles dominants, proposent des alternatives fonctionnelles.
Ainsi, nous pouvons constater que la scène contemporaine est, aujourd’hui, animée par cette conviction profonde de recréer du lien, du commun.
L’art vivant témoigne, en son sein, des préoccupations de notre temps et tente, avec ses outils et moyens, de tisser des réseaux de solidarité et de pensées critiques, collaboratives.
Le théâtre est l’antithèse du divertissement, de l’éparpillement. Le théâtre est un protagoniste clé de notre futur, il nous tient écartés des fabriques de l’ignorance. Nous devons plus que jamais réoccuper les espaces laissés vacants, c’est là qu’est le sens de notre présence au monde.

Parmi les nombreux projets portés et les collaborations menées, quel serait « le souvenir » de ces 10 ans ?

D’avoir, en équipe, passé des nuits au théâtre, en compagnie de réfugiés. De leur avoir montré nos salles, nos loges, d’avoir entraperçu cette magie dans leur regard lorsque l’on allumait, en pleine nuit, la salle vide. De manger avec eux le matin des œufs brouillés avant que les artistes réactivent le théâtre pour leur répétition. D’avoir vu ce théâtre vivre en boucle, d’avoir une équipe dévouée à la tâche, prête à relever tous les défis. D’avoir repoussé les limites, d’avoir créé des espaces poétiques un peu partout. J’ai le souvenir d’avoir vécu pleinement ces dix années passées et si ma mémoire se fige sur un souvenir non artistique, c’est parce que cette belle aventure fut, avant tout, profondément humaine.

Un regret à l’heure du départ ? Un vœu pour la prochaine direction ?

Aucun. On peut toujours faire plus ou mieux. Nous avons fait avec ce que nous sommes, en toute sincérité. Personnellement, je suis heureuse d’avoir pu donner la parole à des artistes sans voie, d’avoir développé des imaginaires inattendus, d’avoir soutenu des démarches engagées. C’est un privilège. Pour la prochaine direction, je fais le vœu que ce privilège soit estimé à sa juste valeur.