24.03.22

Interview de Valérie Toubas et Daniel Guionnet

Fondateur.trice.s et rédacteur.trice.s en chef de Point contemporain

D’où votre passion pour l’art vous vient-elle ? Quels ont été vos premiers chocs esthétiques?

Nous avons découvert le potentiel de l’art contemporain comme révélateur des problématiques qui traversaient notre époque alors que nous étudions Breton, Brecht, Ionesco, Beckett… et que nous mettions ces écrits en relation avec le travail de Viallat, Ben, des œuvres de la figuration de Martial Raysse à Gérard Fromanger, et plus tard de Joseph Beuys, Kader Attia, Jean-Jacques Lebel, Mathieu Arbez Hermoso, Younes Baba-Ali… Chaque artiste, écrivain.e, musicien.ne, plasticien.ne, performeur.e, par la richesse et la rigueur de sa démarche, élargit un peu plus notre champ de conscience en apportant des éléments de compréhension sur les dynamiques et les enjeux qui sous-tendent nos sociétés contemporaines. Partager en écrivant ou en diffusant les vues des artistes, apprendre de leur recherche est le seul moyen pour vivre dans la réalité de ce monde, dans sa complexité, pour ne pas s’abandonner à ce que les penseurs, de Guy Debord à Jean Baudrillard ou Raymond Borde, ont défini comme un simulacre permanent. Il faut toujours avoir en mémoire les mots d’Orwell qui nous rappellent que tout tend autour de nous à favoriser une « perte de conscience » définitive de l’homme sur le monde.

Quand avez-vous lancé Point Contemporain et quel est en le concept, sa singularité ? Qu’ambitionnez-vous avec cette initiative ?

Nous avons fondé la revue Point contemporain en avril 2015. Pendant un an, nous avons travaillé exclusivement en ligne avant de lancer en avril 2016 à Bruxelles le premier numéro papier à l’occasion d’une foire d’art. La création de la revue est venue de notre insatisfaction d’écrire pour des commanditaires sur des travaux artistiques qui ne correspondaient pas à notre vision de l’art. En créant notre propre support de diffusion, nous avons pu affirmer la ligne éditoriale qui est la nôtre. Nous avons toujours revendiqué une indépendance, une autonomie, et nous l’espérons, une singularité. Nous n’avons jamais cherché de financements, mécénats, ou parrainages qui pourraient à terme nous imposer « de l’extérieur » une orientation non souhaitée. La revue est ainsi pourvue d’une dynamique qui lui est propre, générée par les artistes et tous celleux qui participent à sa vie interne, critiques d’art, commissaires d’exposition, galeristes, directeur.trice.s de centre d’art que nous rencontrons et avec qui nous partageons la même vision et passion pour l’art.

Le cadre d’action de Point contemporain, régie en association loi 1901 depuis 2017, se définit par un unique but qui est la promotion du travail des artistes, à la fois dans un travail d’écriture, de commissariat d’exposition et d’édition. La seule ambition qui nous mobilise est celle de pouvoir continuer le plus longtemps possible.

Comment cette revue en ligne mais aussi papier a-t-elle évolué au fil des années ?

De manière progressive, le site web est devenu une plateforme de diffusion très active, alimentée par de multiples canaux. Si seule notre écriture alimentait le site dans les premiers temps, nombreuses sont les voix qui sont venues amplifier et enrichir ce rôle d’investigation de l’art contemporain. Il est en effet possible de nous soumettre pour publication un texte d’exposition, un texte critique, une tribune. Un travail de mise en ligne que nous effectuons tout en continuant notre propre travail d’écriture. L’évolution de la plateforme en ligne est permanente avec l’ouverture de nouvelles rubriques comme dernièrement “Écologie créative” initiée par Barbara Polla accompagnée de Paul Ardenne.

Comment concevez-vous les numéros dans les choix des thèmes, des artistes, des expositions ?

Si nous ne faisons pas le choix de développer une thématique unique, il s’avère que les artistes choisis dans une revue expriment nos préoccupations du moment que nous énonçons dans notre édito. Sans que cela soit explicitement dit, des liens entre l’édito et les travaux des artistes présents dans la revue sont manifestes et font dialogue. Le nom même de la revue Point contemporain est né de la volonté de montrer le travail d’artistes portant, par une approche critique, un regard éclairé et éclairant sur des problématiques actuelles. Nous abordons la mise en page de la revue comme une mise en espace dans l’esprit d’un commissariat d’exposition.

Une de vos rubriques est dédiée aux Pratiques critiques et vous l’envisagez comme un territoire avant tout expérimental. Quelles formes sont-elles privilégiées ?

La rubrique “Pratiques critiques”, cofondée avec la critique d’art Marion Zilio, privilégie l’originalité des approches critiques en accueillant des formats d’expression très divers. Textes critiques, poétiques et fictionnels côtoient des compositions d’images, des vidéos, des podcasts. Ainsi, les “Chroniques d’ateliers” des étudiant.e.s des Beaux-arts de Toulouse (isdaT) proposent des portraits parfois surprenants de leur propre pratique : recette de cuisine, animation 3D, enregistrement sonore… Ce croisement des formes répond à une mutation du statut de l’artiste, du commissaire et du critique, de l’hybridation des pratiques, de l’interchangeabilité des rôles (le temps d’une exposition, l’artiste devient cuisinier ou statisticien, le critique devient curateur.trice et même artiste. Nous voulons montrer que chacun.e a une capacité d’agir essentielle dans ce monde.

Ouverte en 2018, par Lisa Toubas alors doctorante en histoire de l’art, cette rubrique est centrée sur les pratiques en lien avec les cabinets de curiosités contemporains et les œuvres qui touchent au merveilleux, à l’intime, qui peuvent être dérangeantes ou inquiétantes. Des oeuvres qui contiennent une part d’introspection, l’artiste y soulevant dans les profondeurs de l’âme quelques limons qui cachent cette « part secrète » et parfois troublante qui résiste dans notre inconscient. Elles sont marquées par ce que Wilhem Reich appelle « les profondeurs de l’expérience humaine », là où se trouve l’énergie même de la vie tout autant que les pulsions de mort. La création de cette rubrique est révélatrice d’une certaine perception de l’art contemporain qui se doit de questionner toute forme de normalisation, de conditionnement de nos pensées. Toute forme de création implique pour nous que l’artiste explore les limbes de ce monde, qu’il s’extrait des conventions, des attentes, quitte à en défier des interdits. Nous sommes sensibles aux travaux d’artistes en quête d’une certaine forme de « vérité ».

Le Centre vous confie une carte blanche en septembre 2022 et vous invite à mettre en lumière des pratiques émergentes de plasticien.ne.s qui ont un ancrage en Belgique francophone. Que vous inspire cette scène dite belge ?

Nous avons un attachement très fort avec la Belgique, avec ses habitant.e.s, ses villes, ses poètes, ou son cinéma dont nous apprécions l’authenticité de même que la scène underground liégeoise. Collaborer avec le CWB, dont l’exigeante programmation nous a permis de découvrir plus avant la scène belge contemporaine, a été pour nous une évidence. La Belgique correspond à notre vision de l’Europe dans ce qu’elle pourrait réussir dans le développement d’une identité partagée, d’un fonctionnement commun, de la valorisation de l’autre. La Belgique est un territoire d’expression comme il en existe trop peu, car il offre la possibilité de penser sans frontières, avec une résonance décuplée tant la scène artistique, qui y a trouvé un point d’attache, est internationale. Si certain.e.s se sont rêvé.e.s à réinventer une Factory telle qu’elle survit dans l’imaginaire collectif, le territoire belge tout entier représente pour nous la Factory du XXIe siècle, avec sa dynamique, son cosmopolitisme, sa défense des diversités, la multiplicité de ses champs d’investigation, ses nombreux ateliers et artist-run spaces très actifs dans lesquels les artistes n’ont d’autres buts que d’ouvrir le futur à d’autres possibles. La Belgique est un espace multipolaire idéal pour interroger ce futur, un futur humaniste, que les artistes sont les seuls à pouvoir inventer.

Interview de Valérie Toubas et Daniel Guionnet, Fondateur.trice.s et rédacteur.trice.s en chef de Point contemporain, réalisée par Ariane Skoda