29.03.22

Se souvenir du futur … La page manquante

En mars 2021, nous présentions en galerie du Centre, une itération de l’exposition La Page manquante sur proposition de Renaud-August Dormeuil « fomentée » en collaboration avec Marc-Olivier Wahler.

La Page Manquante version 2 était alors présentée en pleine période de confinement et agrégeait les contributions de :

Martine Aballéa, Paul Ardenne, Ivan Argote, Inke Arns, Aude Cartier, Alexandra Baudelot, Yann Beauvais, Julien Berthier, Sylvie Blocher, Carole Blumenfeld, Marc Buchy, Brognon Rollin, Gaël Charbau, Laurie Charles, Philippe Chiambaretta, Claude Closky, Jordi Colomer, Julie Crenn, Raphaël Cuir, Béatrice Cussol, Alexandrine Dhainault, Fabienne Grasser-Fulchéri, Clarisse Hahn, Julie Herry, Benoît Jacquemin, Véronique Joumard, Arnaud Labelle-Rojoux, Lucie Lanzini, Philippe Mayaux, Mathieu Mercier, Armand Morin, Valérie Mréjen, mountaincutters, Cécile Paris, Bruno Peinado, Anael Pigeat, Sébastien Pluot, Chantal Pontbriand, Anna Raimondo, Mahé Ripoll, Philippe Régnier, Pierre-Olivier Rollin, Julie Rouart, Jean-Luc Verna, …

Le catalogue de cette aventure paraît en ce début d’année 2022.


La page manquante, ou entre les deux il y a quelque chose

L’action (si on peut parler d’action) se passe à 10 000 mètres d’altitude au-dessus des Alpes. Je ne me souviens pas si je suis en train de voler vers Rome ou vers Paris, en revanche je me rappelle parfaitement tenir entre mes mains le magazine de la compagnie aérienne et y lire un article sur un ouvrage intitulé « 500 autoportraits », sélection d’autoportraits d’artistes contemporains. Damned, je n’y figure pas ! Aussi froissé que ce pauvre magazine, j’en conclus qu’il manque une page.
Je sors un feutre, écris en pleine page de l’article : « Pourquoi je ne suis pas dedans ? », et ajoute :
« La page qui manque » avant de replacer le magazine dans la pochette du siège qui se trouve devant moi.

J’ai toujours aimé laisser des traces. Jeune étudiant aux Beaux-Arts de Paris, j’avais pris pour habitude, quand j’étais invité chez quelqu’un, de glisser discrètement une photo de moi dans un des cadres des photos de famille qui se trouvaient là. Substituer une image à une autre, remplacer un corps familier par un corps étranger. Parfois, il arrivait que je reçoive un coup de téléphone afin de m’interroger sur ma présence photographique inopinée sur une table de nuit ou un rebord de cheminée. D’autres fois, rien. Finalement, c’était incroyablement simple pour une image, voire pour une personne, de prendre une place qu’on ne lui offrait pas – en particulier parmi les bibelots.

Glisser une photo, une note, une page, s’inviter là où l’on n’est pas attendu, sans même le faire savoir, adopter une stratégie d’infiltration : la « page manquante » avait sa raison d’être. Ce devait être un manifeste ! Supposant que nombre d’entre nous avait un jour ressenti ce sentiment d’un manque à la lecture d’un roman, d’un essai, d’un catalogue d’exposition, d’une revue artistique (tel artiste ou telle oeuvre n’y figurant pas, une note lacunaire, une explication omise), j’ai voulu transformer mon geste vengeur en un projet collectif où le singulier et l’intime auraient la part belle… Il était temps de réparer, et de glisser nos propres pages manquantes.

A contrario du magnifique titre (et roman) de Mathieu Riboulet, Entre les deux il n’y a rien*, à nous d’occuper cet espace, aussi ténu soit-il, et de faire de ce « rien » quelque chose.

Nous sommes cette génération d’hommes, de femmes, d’artistes, désormais habitué.e.s au potentiel infini de corrections que procure un ordinateur : touche « pomme Z », on annule, on efface tout ça et on recommence. Formidable fonctionnalité, autant que fallacieuse : chaque minute de nos vies nous apprend qu’il n’existe pas de retour en arrière possible. Il en va de même avec l’objet livre. Une fois imprimé, tout changement est exclu : nous sommes dans l’irréversible. Alors, dans le même mouvement qui nous permet seulement d’ajouter plus ou moins adroitement une parole, un geste, une explication, ajoutons une page aux livres. Par plaisir de déjouer l’irréversible, de faire apparaître l’invisible, d’écrire notre propre livre/vie.

La nature même de la page manquante est bien d’offrir la possibilité de signifier autant le manque que l’absence, la réparation que l’oubli, ce qui a été que ce qui pourrait être. Se mêler au passé, se mêler du passé, et le rendre imprévisible.

Cinquante-neuf artistes, critiques, directeur-trices d’institution ont répondu à mon invitation insolite à concevoir leur page manquante. En toute liberté, ils ont choisi l’ouvrage et la forme de leur intervention, avec pour seule indication qu’elle devra être insérée dans l’ouvrage à la façon d’un addendum, pratique éditoriale qui permet la mise à jour, la correction ou l’ajout d’informations à un livre déjà imprimé.

La première exposition de « La page Manquante », co-organisée avec Marc-Olivier Wahler, s’est tenue en 2019, au Musée des Moulages de l’Hôpital Saint-Louis à Paris. Un mot sur ce lieu unique au monde, inauguré à la fin du XIXe siècle et contemporain de l’Exposition Universelle : verrière, parquet de bois plein, cursives grinçantes, on y présente cinq mille moulages de cires médicales.

Visages, sexes, langues, organes suintants, lésions purulentes, chancres, pustules, excroissances, l’inventaire visait, en son temps, à servir la science en suppléant à l’absence de la photographie. Un cabinet de curiosité qui expose l’inmontrable, écrin on ne peut plus singulier pour cette première édition de “La page manquante”.

Puis, en 2021, Stéphanie Pécourt, directrice du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, me convie à une itération de “La Page manquante”. Pour ce second opus sont invité.e.s des plasticien.nes basé.e.s en Wallonie, à Bruxelles et en France, soit vingt-neuf nouvelles propositions. En pleine pandémie, soumis à un couvre-feu réduisant notre vie sociale à néant, nous avons pensé une scénographie de banquet fantôme : une grande salle aux murs nus, avec dix tables sur lesquelles étaient placés les ouvrages et leurs pages manquantes. Notre “plan de table” a délibérément provoqué des rencontres inattendues entre des travaux d’artistes rarement présentés dans une même exposition. Ce fut un merveilleux rassemblement de participant.e.s fou.lle.s et éclairé.e.s.

A deux reprises, les contributeur.trice.s m’ont donc confié leurs pages manquantes : textes, collages, dessins, post-it, calques et photographies venus enrichir le livre originel. Un nouvel objet était né, hybride, inédit, singulier. Comme des herbes sauvages poussant entre deux pavés bien alignés, ces pages manquantes se placent sous le signe de la fertilité. In fine, plus qu’une tentative de réparation, voire de correction, chacune d’entre elles donne forme et vie à ce qui n’est autre que notre dialogue complexe et inachevé avec le monde : un livre qui n’en finit pas de s’écrire.

Renaud Auguste-Dormeuil

*Entre les deux il n’y a rien, Mathieu Riboulet, Editions Verdier, 2015