Du 03 au 12 septembre 2021

Entrée libre

Galerie

127-129 rue Saint-Martin
75004 Paris

Vernissage le 4 septembre à partir de 14h

Née en 1990 à Nancy (France), Clara Thomine vit et travaille à Bruxelles depuis 10 ans.

Elle a étudié à l’Ecole nationale supérieure d’art de Nancy, avant de poursuivre ses études à l’ERG (Bruxelles), en vidéo, installation et performance. C’est là qu’elle commence à réaliser une série de courts films où elle se met en scène. Elle incarne un personnage qu’elle confronte à différentes situations. Dès sa sortie d’école elle fait une première exposition personnelle à la Galerie C-o-m-p-o-s-i-t-e à Bruxelles (2016) et des performances à Nancy, Bruxelles, Namur ainsi qu’au Casino du Luxembourg (2017) ou elle expose aussi son travail vidéo la même année.

Dans ces différents travaux, elle improvise beaucoup en partant de situations réelles, et en y mêlant une part de fiction, les traces de la frontière entre les deux domaines étant soigneusement effacées.

En 2019, elle s’attaque à un nouveau genre, avec la conférence-performance “Ça va changer” qu’elle jouera à Bruxelles à l’ISELP et à Paris au CWB. Elle y aborde aussi bien des sujets liés à la création artistique, à l’usage du numérique, qu’au réchauffement climatique. Fin 2020, pour une nouvelle exposition personnelle à Bruxelles, elle ouvre un magasin éphémère pour vendre des objets trouvés après la fin du monde. Le titre “Tout doit disparaitre”, comme l’exposition, joue sur l’ambiguïté d’un slogan qui évoque à la fois les soldes et l’apocalypse. Début 2021 elle commence une résidence à Liège (RAVI) et y prépare une nouvelle conférence-performance.

Interview de Clara Thomine par Clémentine Davin dans L’Art même n°66

AM : Peux-tu revenir sur ces trois années de résidence pour nous expliquer de quelle manière tu as travaillé à la poursuite de ta pratique dans ce contexte spécifique ?

CT : J’avais déjà fait des résidences, parfois à l’étranger, mais toujours relativement courtes. Là, j’ai pu travailler de manière libre et instinctive au développement de ma pra- tique, ce qui va à l’encontre du fonctionnement habituel des résidences qui, généralement, imposent un rapport de projet. La mise à disposition d’un atelier m’a notamment offert l’opportunité d’expérimenter et de mûrir mon travail en volume et en sculpture, que j’avais mis de côté depuis l’école. J’ai également installé un studio de prise de vue avec un très grand fond vert qui m’a permis de faire de l’incrustation, et donc de téléporter mon personnage là où je le voulais…

AM : Tour à tour vidéaste, performeuse et sculptrice, tu sembles t’inscrire dans une démarche de réciprocité perma- nente avec ton double qui, en empruntant successivement les rôles de témoin, de reporter et de sujet, nous renvoie sans cesse et avec humour à notre propre existence. Quels sont les différents enjeux qui induisent ta pratique ?

CT : Chez moi, l’articulation vidéo/performance est évi- dente et indissociable, il n’y a pas de vidéo dans laquelle l’on ne me voit performer et il n’y a pas de performance sans un support vidéo que j’ai moi-même filmé. Seules les confé- rences sortent quelque peu de ce cadre puisque je m’appuie sur des vidéos que j’ai tournées, mais dans lesquelles je n’apparais pas nécessairement. Lorsque je produis, j’orga- nise ma pensée selon des régimes de création dans le but de comprendre où se trouvent les enjeux. Ce qu’il en ressort est que, quel que soit le médium convoqué, je travaille sous un régime performatif. Mes objets sont ainsi très souvent déterminés par un geste avant d’être conditionnés par des préoccupations internes au matériau.Témoin, sujet, repor- ter, je joue en effet tous ces rôles, mais ce ne sont pas des rôles de composition, ce ne sont que des variations de moi-même, de l’ordre de petits déplacements relevant des règles de contact et de comportement au sein d’une société, que nous sommes tou·te·s amené·e·s à endosser un jour ou l’autre. Et si le jeu social est un jeu, alors je crois que je joue tout le temps !

AM : Comment travailles-tu à la conception et à la matérialisation de ces notions de non-sens et de double sens qui sont au cœur de cette fable eschatologique que tu prépares ?

CT : Ma pensée s’agrippe aux choses, réfléchit à une situation, l’observe, la décrit, la déplace. Et comme je ne peux jamais prévoir ce qui va se passer, j’aime travailler avec des matériaux dits “pauvres” parce qu’ils ne me contraignent pas dans mon improvisation, tout en minimisant la prise de risque puisqu’ils ne possèdent aucune valeur intrinsèque. Dans le magasin que je prépare, il y aura des centaines de moulages en plâtre de gobelets et de caméras à dispatcher dans tout Bruxelles. L’idée, à terme, c’est que l’ensemble de ces “objets dérivés” disparaissent de l’espace d’exposition pour investir les habitations particulières, non pas en tant que sculptures mais en tant que matières à penser, sortes d’évocations d’un futur proche qui aurait disparu. Non-sens et double sens peuvent s’entendre comme un double non-

rends compte que je la décris sans jamais la nommer directement pour m’attarder sur les éléments qui la constituent. Cette omission a pour effet de provoquer immanquablement un sentiment d’étrangeté face à une réalité qui n’est en rien modifiée. En revanche, les vidéos qui seront montrées à la MAAC se distinguent de mes productions précédentes puisque, cette fois-ci, les situations filmées sont augmentées d’un récit fictionnel qui projette le spectateur dans un contexte post-apocalyptique. Cela étant, mon récit de fin du monde se retrouve en quelque sorte contaminé par l’épisode pandémique que nous traversons. Ma pratique ne traite pas directement de l’actualité et cependant, malgré moi, je m’y retrouve aujourd’hui confrontée.

Tout doit disparaître ! C’est le joyeux slogan des soldes. Mais c’est aussi une évocation de la fin du monde. Une coïncidence qui souligne ironiquement le lien entre société de consommation et désastre écologique.
Partant de cette ambiguïté réjouissante, Clara Thomine nous propose une expérience paradoxale.
Puisque tout peut disparaître du fait de notre frénésie consumériste, elle nous invite, dès maintenant, à entrer dans l’après-fin du monde. Dans cet espace inconnu, le temps d’une exposition, elle a ouvert… un vrai magasin.
Mais que trouve-t-on dans ce lieu singulier ? Que reste-t-il de notre présent dans ce futur post-apocalyptique ?
Des traces, des vestiges ? De jolies choses un peu fragiles, peut-être. Des objets-témoins, posés sur des étagères, quelques meubles, un papier peint incertain…
Et malgré tout, des images animées qui racontent ce nouveau temps.
Bien sûr, puisque c’est un magasin, il est possible d’acheter certains de ces objets, de les faire emballer, de les emporter avec soi.
Alors que sont-ils finalement ? Des souvenirs ? Des reliques ? Des œuvres d’art ? Encore des objets de consommation ?!
Et qu’en ferons-nous ? Peu importe. Tout doit disparaître !
À peine entré dans l’exposition de Clara Thomine, on se retrouve immergé dans un magasin. Un magasin avec ses paniers métalliques et ses slogans qui nous invitent à acheter. Un magasin normal en somme. Sauf qu’en l’occurence, il s’agit d’acheter «la fin du monde» à travers divers objets disposés sur des rayons. Par ailleurs dans ce magasin, comme dans beaucoup d’autres, on peut voir des vidéos, des films qui parlent, eux aussi, de la fin du monde. Avec un certain enthousiasme.
En visitant cette surprenante boutique, on réalise assez vite que les œuvres de cette exposition ne sont pas les objets présentés et que l’on peut acheter pour une somme modique.

La véritable proposition de l’artiste, c’est le dispositif de ce magasin de la fin du monde, lui-même, et l’expérience qu’il induit.
On soupçonne aussi que cette marchandisation de l’apocalypse, un peu éhontée, fait écho, de manière ironique, à la question qui hante désormais notre actualité, à travers de multiples catastrophes : il se pourrait que les humains se soient engagé.e.s, à force de consommation frénétique, sur une voie destructrice qui les mène à leur perte.
Clara Thomine place en tout cas le visiteur dans une situation paradoxale, en déplaçant très librement les horizons temporels.

À travers ses films, elle nous raconte des histoires qui se passent après la fin du monde, dans des décors qui ressemblent à s’y méprendre, à ceux d’aujourd’hui.
Et dans son magasin de la fin du monde, nous pouvons acheter de surprenants vestiges… du temps présent.
Où sommes-nous ? Quand sommes-nous ? Trop tard pour reculer, de toute façon. Notre curiosité nous a entraîné.e.s trop loin.
Nous voilà en train de consommer la fin du monde et tout doit disparaître !

La marque qui est derrière le magasin ” Tout doit disparaître “, c’est : Les Éditions de la Fin du Monde. Ce sont les Éditions de la Fin du Monde qui vendent des objets dans le magasin “Tout doit disparaître”.
Clara Thomine nous emmène à la rencontre de situations «presque normales», mais pas tout à fait.
Elle le fait à travers des films, des performances, ou des expositions. Reporter de faux-semblants vraisemblables, fabricante d’objets qui-ne-sont-pas-vraiment-ce-qu’ils-sont, ou encore conférencière trop honnête pour s’en tenir à son sujet, elle franchit sans cesse des lignes de démarcation. À commencer par celle, pourtant supposée nette, entre réalité et fiction. Et dans le même temps, elle se plaît à effacer les traces de ces effractions, à brouiller les pistes, quitte à nier avec beaucoup de candeur les contradictions qui pourraient apparaître.

Ainsi, elle nous entraîne, émerveillée, dans la visite filmée d’un monde plus vrai que nature dans lequel, pourtant, les humains se révèlent étrangement figé.e.s. Ou bien, elle donne une conférence à propos d’une femme morte, il y a un siècle et qu’elle veut sortir de l’oubli avec l’aide de poupées russes et d’images fractales. Ou bien encore, lors d’une exposition personnelle, elle présente un distributeur automatique proposant, pour un euro, une boule en plastique contenant une reproduction en miniature d’une de ses sculptures.
A chaque fois, sa sincérité nous convainc autant qu’elle laisse en suspens nos interprétations.

C’est toujours la performance qui est le point de départ et le régime de création de ses productions. Improvisant devant la caméra, elle produit ainsi de nombreuses «chroniques imprévisibles».

Imprévisibles d’abord pour elle-même, car c’est, à chaque fois, la situation qui génère l’improvisation, qui elle-même modifie la situation. Coiffée d’une perruque qui est presque (encore une fois) semblable à sa propre chevelure, elle s’extasie devant le ballet de moissonneuses batteuses en plein travail, dans un champ. Ou bien elle pose, en robe blanche, avec le sourire ravi d’une enfant, devant tous les stands et les manèges d’une fête foraine.

A quoi nous invite-t-elle dans ces situations ?
D’abord à partager son enthousiasme au premier degré, mais sans fermer la porte, bien sûr, à un second ou un troisième degré. L’essentiel pour elle est que toutes les lectures puissent cohabiter, voire se contaminer. C’est là, sans doute, dans l’ambiguïté, que peuvent surgir les questions fertiles, les rencontres d’idées inattendues et les étincelles d’humour ou de poésie.

Depuis qu’elle a emmené l’artiste belge Marcel Broodthaers (mort en 1976) en voyage en Normandie, sous la forme d’un petit nounours, affublé d’un masque de l’artiste et qu’ils ont ainsi pu réaliser «ensemble» des films et des sculptures, pour une exposition à Cherbourg, elle n’a plus peur de rien. Elle ose, par exemple, affronter le néant, seule dans un grand stade vide, avec sa seule imagination.

Le temps d’une exposition, elle ouvre un magasin pour vendre des objets “trouvés après la fin du monde” et nous permettre ainsi d’en profiter dès maintenant. N’oubliant pas de souligner, avec un grand sourire, que ce faisant, en bons consommateurs d’objets inutiles, nous contribuons, nous aussi, à faire advenir cette fameuse fin du monde. Après tout, le slogan des soldes -et le titre de l’exposition- ne nous laissent pas le choix : “Tout doit disparaître !”.

Elle fait encore du ski sur des pistes spécialement construites sous-terre, toujours après la fin du monde. Elle donne une conférence où elle calcule l’empreinte carbone du «Déjeuner sur l’herbe» et propose des réflexions essentielles sur les miroirs, la vérité toute nue, la banquise qui fond et bien d’autres sujets.
Elle fabrique des caméras en plâtre pour filmer son public et mieux saisir la vérité de l’instant. Oui, c’est ça, mieux saisir la vérité de l’instant.
« Tout le monde connaît le réchauffement climatique.
Et même “y croit”. Mais qu’est-ce que ça veut dire “y croire” ?
Si on y croyait vraiment on arrêterait beaucoup de choses tout de suite. On ne parlerait que de ça. On ne saurait pas continuer à vivre de la même façon.
Mais au fond, on n’arrive pas à croire ce que l’on sait (la montée des eaux, les régions qui deviennent invivables, le méthane qui va s’échapper de la Toundra et du fond des océans et démultiplie les effets). C’est trop gros pour qu’on puisse le penser.
A la veille de la première guerre mondiale, les gens n’y croyait pas et pourtant c’était une évidence. C’était tellement énorme ! (Bergson raconte bien ça)
Pareil pour le climat.

Quand je parle de La fin du monde, ce n’est pas pour l’annoncer c’est pour entrer un peu dans cette zone où on ne pense plus.

Parler de la fin du monde de manière paradoxale, voir absurde, comme je le fais, c’est aussi, jouer avec cet impensé ou plutôt cet impensable, cet impossible à penser, le mettre en mouvement, déplacer les lignes, faire vaciller les certitudes, ébranler les cadres de pensée.

Clara Thomine

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Camera, Exposition “Tout doit disparaître”, MAAC Bruxelles © Caroline Lemaire

La nature, Extrait du film “La vrai nature” de Clara Thomine © Clara Thomine

Le magasin, Exposition “Tout doit disparaître”, MAAC Bruxelles © Ithier Held

Pomme, Exposition “Tout doit disparaître”, MAAC Bruxelles © Clara Thomine

Vestiges Banquise, “Magasin des éditions de la fin du monde”, MAAC Bruxelles © Caroline Lemaire

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