08.03.22

Interview de Carine Fol

Directrice artistique de la CENTRALE for contemporary art (Bruxelles).

Carine, depuis 2012, tu assures la direction de la CENTRALE for contemporary art à Bruxelles et tu as renouvelé le positionnement de ce lieu emblématique. Cette institution a pour mission de soutenir la production artistique locale. Mais depuis ton arrivée, elle s’est aussi largement ouverte à l’international. Pourquoi ce choix de présenter aussi des créateur.trice.s d’autres pays ?

Lorsque j’ai repris la direction artistique en 2012, j’ai d’emblée souhaité développer divers axes de programmation afin de développer l’identité de ce centre d’art fondé et subventionné par la Ville de Bruxelles, la municipalité. Des axes qui permettent de questionner les différentes strates du champ de l’art contemporain : de soutenir des artistes bruxellois de diverses origines en lien avec un.e. artiste international.e. invité.e. ; d’organiser des expositions thématiques ou de groupes autour de sujets sociétaux ou philosophiques ; de développer la création émergente et des partenariats avec des partenaires belges et internationaux. L’ouverture à l’international a surtout été mise en exergue à travers les invitations que l’artiste bruxellois offrait à un.e artiste international.e. Assez curieusement, les artistes mid-carreer bruxellois.e.s ont choisi des artistes internationaux bénéficiant d’une carrière importante (Esther Ferrer invitée d’Emilio Lopez-Menchero–Gülsün Karamustafa de Koen Theys - Etel Adnan de Sophie Whettnall et Henk Visch de Xavier Noiret-Thomé). Cela a suscité un intérêt du public international pour la CENTRALE. Chaque dialogue permet de révéler la spécificité et la richesse des démarches des deux artistes. En outre, diverses collaborations avec le CNAP, le Prix Marcel Duchamp, la Fondazione Palazzo Magnani ont vu le jour. Le Centre Wallonie Bruxelles est également un important partenaire. Nous avons eu la chance de présenter BXL UNIVERSEL I chez vous, un portrait subjectif de la capitale belge dans lequel haute et basse culture, culture populaire et art contemporain dialoguaient joyeusement.

Outre des plasticien.ne.s confirmé.e.s, la CENTRALE est aussi tournée vers la création émergente. Comment s’articule au sein de votre programmation cette représentativité d’artistes reconnues et de jeunes talents ?

La création émergente prend une place de plus en plus emblématique dans la programmation et l’identité de la CENTRALE. Pas moins de 3 lieux y sont dédiés. Depuis plus d’un an, Tania Nasielski a rejoint l’équipe et développe ce pan important. La CENTRALE vitrine accueille des artistes sur base d’un appel à projet sélectionné par un jury professionnel. La CENTRALE box propose des expositions solo de lauréat.e de prix bruxellois (Art contest et Médiatine) et participe aussi à la biennale de 50 degré Nord, réseau transfrontalier belgo-français. Dans la CENTRALE lab, Tania Nasielski est la curatrice d’expositions monographiques, axées sur le processus de création qui se développe pendant la durée de l’exposition. Lors du confinement, nous avons lancé le Brussels Videonline Festival, présentant pendant une semaine on line des films d’étudiant.e.s, qui viennent de quitter une des 5 hautes écoles bruxelloises. Deux prix sont attribués : le prix de la CENTRALE et le prix du public. Nous accueillons également les étudiant.e.s du Master CARE, dédié aux métier de l’exposition, mis sur pied par l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles en collaboration avec la CENTRALE.

Quelle place occupe la CENTRALE parmi les autres lieux dédiés à l’art contemporain à Bruxelles ? Qu’est-ce qui constitue ce qui vous distingue?

La diversité des projets et le soutien d’une scène locale à forte connotation internationale d’une part, l’ouverture aux marges de l’art d’autre part et l’importance des collaborations avec des partenaires culturels et associatifs locaux, belges et internationaux. La CENTRALE souhaite se singulariser par une programmation très diversifiée tant au niveau du contenu que de la scénographie. L’architecture du lieu permet à chaque fois d’offrir une autre expérience aux spectateur.trice.s. Nous allons bientôt inaugurer notre billetterie sur la place Sainte-Catherine, ce qui nous offrira une plus grande visibilité et répond symboliquement à notre politique d’ouverture sur le quartier et la Ville. En effet, le pôle médiation a joué un rôle de plus en plus important en articulation avec le pôle artistique. Cette évolution caractérise de plus en plus le champ de l’art contemporain qui s’ouvre au public et la CENTRALE s’inscrit dans cette perspective de déhiérarchisation et de démocratisation de la culture tout en défendant une programmation de qualité. Je conçois l’avenir de la CENTRALE dans cette perspective-là ouverte sur son quartier et des partenaires artistiques et associatifs et offrant une programmation multidisciplinaire d’artistes de plusieurs générations.

Au sein de la CENTRALE, tu défends aussi une ouverture aux artistes de la marge, forte de ta connaissance du champ de l’art brut et de ta direction du musée Art et Marges à Bruxelles pendant plusieurs années. Quelle part lui accordes-tu dans les projets de la CENTRALE et comment son inclusivité est-elle reçue par le milieu de l’art contemporain ? A-t-elle contribué à favoriser des démarches similaires chez tes homologues ?

Plusieurs artistes « de la marge » ont été inclus.e.s dans des projets thématiques tels que Connected, BXL UNIVERSEL I ou encore le projet Roger Ballen / Ronny Delrue en collaboration avec le SMAK. Dans ces projets, les artistes considéré.e.s « de la marge » étaient intégré.e.s dans le projet au même titre que les artistes mainstream. Fin 2022, nous programmons PHOTO BRUT. Collection Bruno Decharme, en collaboration avec ABCD - le Botanique - art & marges musée – La Hesse Grand Atelier. Il s’agira d’un véritable festival bruxellois, dédié à l’image photographique brute. La CENTRALE présentera plus de 200 photographies, provenant de la riche collection de Bruno Decharme, fondateur d’ABCD à Paris, qui a récemment fait une importante donation d’œuvres d’art brut au Centre Pompidou à Paris. À travers des clichés réalisés par des auteur.trice.s autodidactes, dévoilant des univers personnels singuliers et intimistes, des mises en scènes, des travestissements, ce projet questionne autant le mystère de la création, la catégorisation des créateur.rice.s « bruts » que le médium de la photographie. Fidèle à ses axes de programmation, la CENTRALE a également invité l’artiste bruxellois Angel Vergara, pour un dialogue inédit. Pour ce projet, il s’est inspiré de portraits filmés que le réalisateur Bruno Decharme a dédié à des créateur.rice.s de sa collection. L’art en marge, outsider, brut, est de plus en plus présent dans le champ de l’art contemporain et cette évolution correspond à ce que je défends depuis des années, le décloisonnement et le questionnement des limites et des catégorisations. Bien que cela reste encore assez confidentiel, le mouvement est en marche et je ne peux que m’en réjouir.

En 2018, tu as été curatrice de l’exposition Private choice qui agrégeait les œuvres de onze collections bruxelloises d’art contemporain. Quelle était ton intention et ambition derrière cette exposition au commissariat atypique ? Quelles partitions jouent les collectionneur.euse à Bruxelles et avez-vous eu le sentiment de changement dans la relation à ceux.celles-ci ?

Cette exposition qui a connu un vif succès tant auprès du public qu’auprès des professionnel.le.s belges et internationaux fut une aventure passionnante, tant par la découverte d’œuvres magnifiques que de personnalités intéressantes : les collectionneur.euse.s. D’emblée, j’ai souhaité que les collections soient présentées de manière à ce que le spectateur découvre la « personnalité » du collectionneur, même s’il restait anonyme. Par la présentation dans un espace leur étant dédié, chaque collection était identifiable grâce à son titre, tel le chapitre d’un livre. J’avais aussi proposé à chaque collectionneur, collectionneuse ou couple de collectionneur.euse.s de choisir un livre, une pièce musicale et nous avions enregistré des podcasts avec chacun et chacune. C’est aussi cela qui a touché et intéressé le public, on entrait dans leurs univers, on découvrait leurs choix et la cohérence de la collection, son ADN. Je n’ai pas imposé mes choix aux collectionneur.euse.s, certain.e.s m’ont offert carte blanche totale et d’autres ont collaboré avec moi ou ont totalement pris la main. Cela définit ma vision curatoriale qui est surtout basée et axée sur le dialogue que ce soit avec les artistes, les collectionneur.euse.s ou les partenaires. Je ne souhaite pas imposer des choix, j’aime offrir de l’espace et faire confiance en totale humilité et dans le respect des points de vues. Cette attitude est indéniablement nourrie par mes recherches sur l’art outsider et ma fascination pour l’humain dans toute sa complexité.

Avec l’exposition Traces de l’invisible que tu proposes au Centre, il semble que ton soutien pour les invisibles s’inscrit cette fois dans la volonté de dévoiler à travers la production de certain.e.s plasticien.ne.s actuel.le.s ce qui échappe à notre perception immédiate. Qu’est-ce qui t’a conduit à choisir cette thématique ? Dans cette période pandémique et à l’aune des changements climatiques, y a-t-il une urgence à sensibiliser à ce qui est indiscernable, à l’inframince ?

Ce projet s’inscrit dans une recherche que je mène depuis de nombreuses années sur la relation de l’œuvre et de l’artiste et du spectateur. Tant dans mes expositions que dans ma recherche pour ma thèse de doctorat que j’ai dédiée à l’art brut, le point de vue phénoménologique guide et nourrit ma pensée et ma recherche, tant concernant le mystère du processus de création que dans celui de la perception. Cette vision axée sur l’humain a toujours été fondamentale pour moi. Cette exposition est une exploration de plus dans cette quête. En 2014, j’avais déjà présenté le projet Distant Proximity qui partait de ce précepte philosophique. Cette fois encore un oxymore Traces de l’invisible souligne le mystère de la création, de sa conception à sa réception, dans toute sa diversité et sa richesse car les propositions des artistes ne peuvent être rassemblées sous un dénominateur commun. Poétiques, conceptuelles, expressives, sensibles, hors du temps ou totalement ancrées dans notre époque, toutes les propositions des artistes ouvrent le regard tant objectivement que subjectivement.

Paul Klee disait : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». Qu’est-ce que t’évoque cette citation au regard des questionnements soulevés par ton exposition ?

Cette citation traduit parfaitement le propos de l’exposition. Paul Klee était un grand connaisseur et amateur de l’art des enfants, de son fils en particulier, et de l’art asilaire qu’il avait découvert grâce à l’ouvrage Expressions de la folie du psychiatre historien de l’art Hans Prinzhorn. Comme beaucoup de ses collègues au début du vingtième siècle, il a tenté de se défaire du carcan académique d’une part et d’échapper à une époque très difficile. C’est peut-être cela aussi qui rejoint notre vision actuelle, la période de la pandémie que vous évoquiez plus haut a certainement modifié notre regard sur le monde de l’art et sur le rôle des artistes dans la société. L’art est indispensable car il permet d’ouvrir notre regard sur la réalité, sur la société dans sa complexité et voire sa violence. L’oxymore permet de souligner que le paradoxe peut révéler l’inattendu, le mystère de la création artistique.

Peux-tu nous évoquer quelques exemples d’œuvres emblématiques de l’exposition dans la relation qu’elles entretiennent avec l’indécelable, l’insaisissable ? Comment matérialisent- elles l’imperceptible et quelles cartographies du réel, de l’imaginaire et de l’inconscient composent-elles ?

J’ai conçu cette exposition comme un parcours qui plonge le spectateur dans de multiples temporalités et impressions qui transcendent l’hégémonie de la réalité et de la conscience, de la rationalité et de l’objectivité. Des artistes dont je suis le travail depuis longtemps, des démarches et des œuvres qui m’ont interpellée et touchée se rejoignent dans ce projet qui réunit des univers artistiques formels et conceptuels très divers. Un poème qui s’efface sous une averse dans La pluie de Marcel Broodthaers, une peinture qui prend forme sous un drap lors d’une performance d’Angel Vergara, des socles vides, réminiscences ou devenir d’œuvres de Fabrice Samyn, des dessins automatiques que Pélagie Gbaguidi a créé en visionnant des images de la colonisation comme autant de traces de traumatismes qui deviennent un credo contre l’oubli de l’histoire coloniale, l’ombre dessinée d’un arbre invisible à l’extérieur du centre par Sophie Whettnall, des éléments d’un Merzbau oublié filmé par Guy-Marc Hinant, des oeuvres réceptacles de l’au- delà comme autant de recherche de Dominique Vermeesch alias do-space, des images de vidéosurveillance questionnant les limites entre visibilité et invisibilité dans une installation d’Emmanuel Van der Auwera…

A cela, s’ajoutera une bande son composée par Guy-Marc Hinant, dans laquelle des sons non immédiatement identifiables émergent (chants inuits, sons fantomatiques, premier enregistrement humain, etc).

Chaque proposition dévoile l’au-delà de l’image, de la forme et du son et révèle plus que ce que l’on pense percevoir ou ressentir. Entre mystère et fascination, traces d’expériences psycho-sensorielles, transparence et opacité, présence et absence, visible et invisible, conscient et inconscient, force et fragilité, j’espère que ce projet offrira au spectateur une expérience du « voir » (mais aussi de l’entendre) comme un « ressentir ».

Interview de Carine Fol, Directrice de la CENTRALE for contemporary art, réalisée par Ariane Skoda

Affiche Exposition *Les traces de l’invisible *© Aurélien Farina

Affiche Exposition Les traces de l’invisible © Aurélien Farina